LES DOUZE LIENS DE LA PRODUCTION CONDITIONNÉE
Observer le cycle de la souffrance dans un instant de notre vie quotidienne
Namo Śākyamuni Bouddha
Nous avons déjà parcouru ensemble les douze liens de la production conditionnée. Mais si nous nous contentons de mémoriser leurs noms et leurs définitions, nous risquons de ne pas encore voir pleinement ce que cet enseignement nous invite à découvrir.
L’essentiel est d’apprendre à reconnaître ce processus dans notre propre vie.
Parfois, toute une chaîne de réactions peut commencer par une simple phrase.
Lorsqu’une parole nous blesse
Imaginons une situation très ordinaire.
Quelqu’un nous adresse une parole qui nous blesse. Nous nous sentons méprisés, incompris ou traités injustement.
À cet instant, plusieurs réactions peuvent se succéder dans notre esprit.
Nous entendons les paroles.
Nous ressentons un malaise.
Nous voulons que ce malaise disparaisse. Nous souhaitons que l’autre personne change, s’excuse ou reconnaisse qu’elle nous a blessés.
Puis des pensées apparaissent :
« Il ne devrait pas me parler ainsi. »
« Je ne peux pas laisser passer cela. »
« Je dois lui répondre pour qu’il comprenne. »
Plus nous repensons à la scène, plus la colère peut grandir. Nous prononçons parfois des paroles dures, nous gardons du ressentiment en silence ou nous revivons la même scène dans notre esprit pendant des heures, voire plusieurs jours.
La parole a peut-être duré quelques secondes, mais la souffrance, elle, continue.
Comment cela se produit-il ?
Observons ce mouvement à travers quelques liens de la production conditionnée.
Du Contact à la Souffrance : comment le cycle se met en place
Le Contact — Phassa
L’oreille entend un son et la conscience auditive le reconnaît. La rencontre entre une base sensorielle, son objet et la conscience correspond au Contact.
Dans notre exemple, les paroles de l’autre deviennent un objet de contact.
La Sensation — Vedanā
À la suite de ce contact, une sensation désagréable peut apparaître. Nous ressentons de la tristesse, de la peine, de la colère ou un sentiment d’humiliation.
C’est la Sensation.
À ce moment-là, nous pouvons simplement reconnaître ce qui se passe :
« Je ressens quelque chose de désagréable. »
La sensation est présente, mais elle ne détermine pas nécessairement ce que nous allons dire ou faire ensuite.
Le Désir — Taṇhā
Nous ne voulons pas continuer à souffrir.
Nous voulons que ce malaise disparaisse. Nous souhaitons que l’autre personne change. Nous voulons que la situation se déroule selon nos attentes.
C’est alors que le Désir peut apparaître.
L’esprit ne se contente plus de reconnaître la sensation présente. Il aspire à un autre état : obtenir ce qu’il aime ou éviter ce qu’il n’aime pas.
L’Attachement — Upādāna
Le désir peut ensuite se transformer en attachement :
« Il n’a pas le droit de me traiter ainsi. »
« Je dois lui faire comprendre. »
« Je ne peux pas accepter cela. »
Nous ne souhaitons plus seulement que la sensation désagréable cesse. Nous nous accrochons à notre histoire, à notre point de vue et à l’image que nous avons de nous-mêmes.
Le Désir exprime : « Je veux. »
L’Attachement va plus loin : « Je dois l’obtenir », « Cela doit être ainsi » ou « C’est à moi de défendre ce que je considère comme juste. »
Le Devenir — Bhava
En continuant à nous attacher à cette histoire, nous pouvons entrer dans un état intérieur de plus en plus marqué : celui de la personne blessée, de la personne en colère ou de celle qui doit absolument se défendre.
Cet état influence notre manière de regarder l’autre, de nous souvenir de la scène et de préparer notre réponse.
La Naissance — Jāti
Dans cet instant, un « moi en colère » semble prendre toute la place.
Nous regardons la situation à travers notre colère. Nous interprétons les paroles suivantes avec méfiance. Nous risquons de comprendre les gestes de l’autre d’une manière qui renforce encore notre blessure.
Il ne s’agit pas de dire qu’une nouvelle personne est réellement née. C’est plutôt un nouvel état mental qui apparaît et influence notre expérience.
La Souffrance — Dukkha
À partir de cet état, nous pouvons prononcer des paroles blessantes, provoquer un conflit, entretenir du ressentiment ou laisser une relation se détériorer.
Une parole initiale peut ainsi devenir le point de départ d’une souffrance prolongée.
Nous pouvons observer ce mouvement :
CONTACT → SENSATION → DÉSIR → ATTACHEMENT → DEVENIR → NAISSANCE → SOUFFRANCE
Ces sept liens ne remplacent pas l’ensemble des douze liens. Ils nous permettent de voir concrètement comment une partie du processus conditionné peut se manifester dans une situation quotidienne.
Le point essentiel : Sensation → Désir → Attachement
Dans ce processus, une séquence mérite particulièrement notre attention :
SENSATION → DÉSIR → ATTACHEMENT
La Sensation : « Je me sens mal. »
Le Désir : « Je veux que ce malaise disparaisse. Je veux que l’autre change. »
L’Attachement : « Il ne devrait pas me traiter ainsi. Je dois faire quelque chose. »
Ces trois mouvements peuvent se succéder si rapidement que nous avons l’impression de réagir naturellement, sans avoir le temps de choisir.
Pourtant, il existe une différence entre la sensation qui apparaît et la manière dont nous continuons à la nourrir.
La sensation désagréable, à elle seule, n’est pas tout le problème.
Lorsque nous sommes blessés, nous pouvons être tristes. Lorsque nous sommes traités injustement, nous pouvons ressentir de la colère. Il n’est pas nécessaire de nier nos émotions ni de nous obliger à retrouver immédiatement le calme.
Ce qui mérite d’être observé, c’est ce que nous faisons après l’apparition de la sensation.
Continuons-nous à répéter les paroles de l’autre dans notre esprit ?
Imaginons-nous des intentions qui nous mettent encore plus en colère ?
Transformons-nous un événement en une conclusion définitive : « Cette personne est toujours comme cela » ou « Je suis toujours celui que l’on traite injustement » ?
Avons-nous l’impression de devoir réagir immédiatement pour protéger notre image ou notre dignité ?
Lorsque ces pensées et ces désirs se répètent, le Désir et l’Attachement peuvent se renforcer. Le cycle de la souffrance trouve alors de nouvelles conditions pour se poursuivre.
La pleine conscience peut commencer au niveau de la Sensation
Imaginons qu’après avoir entendu une parole blessante, nous parvenions à nous arrêter un instant.
Nous prenons conscience de notre respiration.
Nous remarquons les tensions dans notre corps.
Et nous nous disons intérieurement :
« Une sensation désagréable est présente. »
Nous n’avons pas besoin de décider immédiatement qui a raison ou qui a tort. Nous n’avons pas non plus besoin de chasser de force cette sensation.
Nous lui accordons simplement un peu d’espace pour la reconnaître.
Le malaise est peut-être encore là. Mais nous commençons à le voir, au lieu de le laisser diriger automatiquement nos paroles et nos actes.
Nous pouvons alors reconnaître :
« Je veux que cette sensation disparaisse. »
« Je voudrais que l’autre fasse ce que j’attends de lui. »
« Je m’accroche à l’idée que je ne peux pas être traité ainsi. »
En voyant ces mouvements, nous retrouvons une possibilité de choisir notre réponse.
Nous pouvons exprimer clairement ce qui nous a blessés sans humilier l’autre. Nous pouvons prendre un moment de silence pour retrouver notre calme. Nous pouvons aussi poser une limite nécessaire sans nourrir la haine.
La pleine conscience ne signifie pas que nous ne ressentons plus rien. Elle nous aide à reconnaître ce qui se passe en nous, afin de ne pas être obligés d’obéir à chaque émotion qui apparaît.
À quel moment pouvons-nous interrompre le cycle ?
Dans la vie quotidienne, nous pouvons apprendre à reconnaître ce processus à différents moments.
Lorsque nous entendons une parole, nous pouvons reconnaître le Contact.
Lorsque la tristesse ou la colère apparaît, nous pouvons reconnaître la Sensation.
Lorsque l’esprit commence à vouloir que tout soit différent, nous pouvons reconnaître le Désir.
Lorsque nous nous accrochons à notre point de vue ou à notre histoire, nous pouvons reconnaître l’Attachement.
Même si nous avons déjà réagi, nous pouvons encore prendre conscience de ce que nous venons de faire, nous arrêter, présenter nos excuses si nécessaire et éviter d’alimenter davantage le cycle.
Nous ne réussirons pas toujours à voir ces mouvements à temps. Parfois, nous ne les remarquons qu’après avoir prononcé des paroles blessantes ou fait de la peine à quelqu’un.
Cela ne signifie pas qu’il est trop tard pour pratiquer.
Chaque prise de conscience nous donne une nouvelle occasion de mieux nous comprendre et de choisir une autre manière d’agir la prochaine fois.
🕯️ Dès que la pleine conscience apparaît, à n’importe quel moment du processus, nous pouvons commencer à voir le cycle avant de continuer à le recréer.
Et lorsque nous reconnaissons la Sensation dès son apparition, nous avons davantage de possibilités de ne pas laisser le Désir et l’Attachement se renforcer inconsciemment.
Une minute de réflexion
La prochaine fois qu’une parole nous blesse, essayons de nous arrêter un instant et de nous poser quelques questions :
Qu’est-ce que je ressens en ce moment ?
Qu’est-ce que je voudrais voir changer ?
Suis-je en train de m’accrocher à une pensée ou à une image de moi-même ?
Comment puis-je répondre sans créer davantage de souffrance pour moi-même et pour l’autre ?
Il n’est pas nécessaire de trouver immédiatement toutes les réponses.
Parfois, une seule respiration consciente suffit pour nous aider à voir ce que nous n’avions pas remarqué auparavant.
Conclusion
La production conditionnée ne nous aide pas seulement à comprendre comment la souffrance apparaît. Elle nous invite également à observer comment cette souffrance se prolonge à travers nos pensées, nos sensations et nos réactions.
Une parole peut nous blesser. Mais nous ne sommes pas obligés de laisser cette blessure se transformer en colère, en attachement et en nouvelles paroles qui font souffrir.
Lorsque nous reconnaissons clairement la sensation présente, nous commençons à retrouver la capacité de choisir.
Lorsque nous cessons de nourrir l’attachement, le cycle peut perdre une partie de sa force.
En observant profondément ce processus, nous découvrons que la liberté ne commence pas nécessairement par le changement de toutes les personnes ou de toutes les circonstances autour de nous.
Parfois, elle commence dans un instant très simple :
Nous reconnaissons ce qui apparaît dans notre esprit, sans nous précipiter pour le laisser nous emporter.
Namo Śākyamuni Bouddha.